Tous
dans
l’espace

Depuis qu'il est apparu sur Terre, l'homme cultive cette idée bizarre de chercher absolument à s'en arracher. Et du jour où il a enfin pu la quitter, il s'est alors mis en tête que l'humanité tout entière pourrait voir si d'en haut le monde était vraiment plus beau. Il a fallu cinquante-trois ans pour mettre le rêve spatial à la portée de tous. Cette année, Richard Branson devrait enfin faire décoller le premier vaisseau destiné à une exploitation touristique de l'espace. D'autres projets attendent derrière le sien pour offrir la grande évasion à tout un chacun dans un futur relativement proche. Même si pour l'instant l'échappée belle reste réservée à ceux qui en ont les moyens.

«Poyekhali!»
«C’est parti!»: Youri Gagarine, premier homme dans l’espace.
12 avril 1961

A cette occasion, Bilan Odyssée retrace la sidérante aventure de l'homme intersidéral. De ses premières tentatives imaginaires jusqu'au lancement des vols suborbitaux, du comportement de l'organisme en apesanteur jusqu'à la prochaine conquête martienne, l'espace c'est aussi un enjeu économique qui coûte cher mais peut rapporter gros. Alors, allons-y, on vous embarque. Vers l'infini et au-delà.

1657

Hercule Savinien Cyrano écrit L'autre monde, voyage imaginaire sur la Lune et le Soleil et considéré comme le premier roman de science-fiction de la littérature où l'homme explore l'espace.

1865

1902

George Méliès tourne son fameux «Voyage dans la Lune» inspiré du roman de Jules Verne.

12 avril 1961

12 avril
1961

Youri Gagarine devient le premier homme à voler dans l'espace à bord de Vostok 1. Les Russes baptiseront «cosmonautes» ces nouveaux explorateurs du vide.

5 mai 1961

5 mai
1961

L'astronaute Alan Shepard devient le premier Américain à voyager dans l'espace. Un saut de puce d'une durée de 15 minutes et 28 secondes et qui l'emmènera à 186 kilomètres au-dessus de la Terre.

21 juillet 1969

20 juillet 1976

20 juillet
1976

La sonde Viking 1 se pose sur Mars. Le robot doit déterminer si la vie a pu naître sur la planète rouge ainsi que sa qualité géologique, géographique et atmosphérique. Histoire de préparer un futur voyage terrien en territoire martien.

12 avril 1981

1996

La famille Ansari lance le X-Prize qui doit récompenser de 10 millions de dollars le premier vol habité privé capable de voler à 100 km d'altitude, soit au-delà de l'atmosphère terrestre. C'est SpaceShipOne qui décroche la timbale le 4 octobre 2004.

Novembre 1998

Novembre
1998

La fusée Proton lance le module Zarya, le premier élément de la Station spatiale internationale dont la mission s'achèvera en 2024.

1999

Robert Bigelow, qui a fait fortune dans l'hôtellerie bon marché, fonde Bigelow Aerospace dans le dessein de construire et assembler des stations-hôtels dans l'espace.

Septembre 2000

Septembre 2000

28 avril 2001

L’homme d’affaires Dennis Tito débourse 20 millions de dollars pour embarquer pendant sept jours à bord de la mission Soyouz TM-32. C'est le premier touriste de l'espace. Jusqu'à ce jour, seulement six autres millionnaires ont mis le nez dans les étoiles.

14 octobre 2012

14 octobre
2012

Le parachutiste autrichien Felix Baumgartner, ambassadeur des montres Zenith, s'élance dans le vide depuis un ballon à hélium flottant à 39 kilomètres d'altitude. Il bat le record du plus haut saut jamais réalisé et devient le premier homme à franchir le mur du son en chute libre.

Avril 2013

Avril
2013

L'ingénieur hollandais Bas Landsorp lance sa campagne de recrutement de martionautes pour un futur voyage habité vers Mars dont le top départ est programmé pour le 14 septembre 2022.

Eté 2014

Eté
2014

L'entreprise Virgin Galactic du milliardaire Richard Branson embarque ses premiers touristes de l'espace qui ont payé leur billet 200 000 dollars. Les passagers du vol inaugural sont le patron de Virgin et ses deux enfants.

2016

Les missions

Otez-vous déjà d’une certitude: le voyage dans l’espace, c’est un grand bond dans le cosmos, pas un immense trip autour de la surface de la Lune. C’est aussi un trajet court. Quelques heures pour arriver à destination, une poignée de minutes à contempler la Terre vue de la stratosphère et un retour sur le plancher des vaches en vingt-cinq minutes chrono. Ce qui n’enlève rien à l’exploit qui permet à l’homme commun de rêver s’arracher un jour à l’attraction de sa planète bleue.

«Tout vient de la science-fiction, de cette littérature marginale, presque invisible, qui a fait la réalité du XXe siècle.»
J. G. Ballard, 1930

Des projets de tourisme spatial, il en existe beaucoup, certains qui arrivent en bout de piste et d’autres pour qui le ciel attendra encore un peu. C’est le cas de Blue Origin, pensé et financé par Jeff Bezos. Le magnat du commerce sur internet imaginait pouvoir envoyer chaque semaine de l’année 2010 un vaisseau à l’assaut des étoiles. Quatre ans plus tard, la flotte du patron d’Amazon n’a toujours pas décollé de sa feuille de papier.

Les auberges gonflables en orbite géostationnaire et l’intérieur d’une cabine.

Qui dit touriste de l’espace dit endroit pour se loger. C’est sûr que le grand vide interplanétaire manque sérieusement d’établissements étoilés. Le mogul américain de l’hôtellerie low-cost, Robert Bigelow, s’est donc mis en tête d’installer des auberges gonflables en orbite géostationnaire. Le milliardaire a donc racheté une technologie d’abri – Transhab – mis au placard par la NASA à la fin des années 1990 faute de ligne budgétaire. Bigelow a déjà investi 180 millions de dollars dans l’affaire. Il est prêt à en dépenser 500 de plus pour faire de Bigelow Aerospace une réalité.

«L’exploration est le summum de l’aventure humaine.»
Mark Kelly, ancien astronaute, directeur des vols de World View

Pas de technologie compliquée et d’avion à faire décoller. World View, c’est une cabine de luxe accrochée à un ballon. Suivant le principe de Felix Baumgartner, qui avait atteint sa plate-forme de saut à bord d’un dirigeable, le projet de Paragon Space Development Corporation est d’emmener six passagers et deux hommes d’équipage à bord de ce lift gonflable. Une tranquille ascension verticale de 30 kilomètres dont le premier avantage côté client est son prix «relativement» doux de 75 000 dollars, le second étant que le voyage ne nécessite aucune préparation physique préalable. Côté financement, le projet cherche toujours des fonds. Présidée par Jane Poynter (conceptrice de la Biosphere 2), épaulée par des scientifiques et des anciens de la NASA, World View n’a pour l’instant trouvé aucun bailleur fortuné capable d’assurer l’intégralité de l’opération. L’entreprise annonce quand même un top départ pour 2016.

Mais si vous voulez vraiment visiter l’espace, contactez Richard Branson. Le milliardaire aura mis onze ans à mettre au point Virgin Galactic, la première compagnie d’avions suborbitaux grand public, du moins cette partie du grand public qui peut s’alléger de 250 000 dollars (ou 322,5 bitcoins, vu que Virgin accepte les paiements en devise invisible) pour monter à bord de SpaceShipTwo. Cela dit, on n’embarque pas pour l’espace comme pour des vacances à Puerta del Sol. Le voyage se prépare. Il nécessite trois jours d’entraînement au Spaceport America, satellite au look de soucoupe volante échoué en plein désert du Nouveau-Mexique et dessiné par le cabinet d’architecte anglais Foster + Partners.

Les exercices achevés, six passagers et deux pilotes embarqueront dans la mininavette, qui filera à une vitesse égalant de trois fois celle du son, à 110 kilomètres au-dessus de la Terre. L’accélération décroissant au fur et à mesure du vol, SpaceShipTwo atteindra son altitude maximale, l’aiguille du tachymètre scotchée à zéro. Une vitesse quasi nulle qui l’empêche de se mettre en orbite comme un vaisseau classique. A partir de là, l’avion suborbital entamera donc sa descente en vol plané. Une phase 1 qui démarre avec cinq minutes en totale apesanteur. Suivie par une phase 2, à 12 kilomètres du sol, où l’avion déploiera ses ailes et se laissera tomber en feuille morte jusqu’à sa base de départ. En tout, l’excursion aura duré deux bonnes heures. Un vol Genève-Madrid.

«J’ignore si les gens savent vraiment ce pour quoi ils ont payé. Ils vont juste faire un grand saut et redescendre juste après.»
Chris Hadfield, astronaute-chanteur canadien qui posta sa version vidéo de «Space Oddity» de David Bowie tournée à bord de l’ISS

D’où aussi que l’équipement de la carlingue ne diffère pas beaucoup de celle d’un jet normal. Richard Branson a quand même mis les formes pour faire de ce vol un moment d’exception. Il a demandé au stardesigner australien Marc Newson de penser l’intérieur de cette nef dans lequel les usagers enfileront des combinaisons pour le moins futuristes avec leur casque en verre miroir intégral.

Mais qui montera à bord? Branson et ses enfants, Sam et Holly, seront les tout premiers passagers du vol inaugural prévu avant l’été et retransmis en direct par la chaîne de télé NBC. Les 600 autres personnes qui ont réservé leurs sièges suivront. Pour l’heure, c’est surtout le show-business qui se presse dans la cabine. Lady Gaga et Muse ont annoncé vouloir faire un bœuf dans l’espace, tout comme Rihanna, qui a déjà réservé trois places à bord de SpaceShipTwo.

«Peut-être que j’ai trop regardé les Jetson à la télé» Matt Bellamy, chanteur de Muse

Lady Gaga et Muse ont annoncé vouloir faire un boeuf dans l’espace, tout comme Rihanna qui a déjà réservé trois places à bord de SpaceShipTwo.

On connaît le prix du ticket – 200 000 dollars – mais qu’est-ce que ça coûte un passager de l’espace? Difficile à dire, mais très cher. En une décennie, Richard Branson n’a pas regardé à la dépense pour faire de son rêve une réalité. Depuis 2003, le milliardaire aurait ainsi consacré 25 millions de dollars dans cette aventure.

Le corps
dans
l’espace

Même si le grand bond suborbital ne dure que quelques heures, quels effets l'absence de pesanteur peuvent avoir sur le corps humain? L'absence de gravité entraîne, par exemple, une croissance de deux à trois centimètres de l'astronaute, tandis que le sang, libéré de l'attraction terrestre, remonte vers la partie supérieure du corps. Premier et seul astronaute suisse, Claude Nicollier revient sur son expérience spatiale et explique les conséquences sur l'organisme d'un voyage prolongé dans le vide.

VUE l’angle du regard baisse de 10 à 15 degrés.

VISAGE le sang et autres fluides sont redistribués vers la partie supérieure du corps, le visage paraît enflé.

COLONNE VERTÉBRALE extension de plusieurs millimètres.

CœUR le ventricule gauche se rétracte jusqu’à 10%. Ce phénomène peut accentuer la fatigue.

FOIE réaction aux médicaments différente que sur la Terre. Les doses doivent être adaptées en conséquence.

SANG chute du nombre de globules rouges. La réduction de l’oxygénation peut restreindre les capacités physiques.

OS les os deviennent plus légers en raison d’une perte minérale, en particulier de grandes quantités de calcium.

MUSCLES étant donné qu’ils sont moins sollicités et que le flux sanguin diminue, les muscles commencent à s’atrophier. Un programme d’exercices ciblés est nécessaire pour compenser cet effet.

JAMBES le sang et autres fluides quittant la partie inférieure du corps, les jambes deviennent plus minces et la corne des pieds disparaît.

Rêves
de riches

Mêmes territoires désertiques et (presque) inconnus à investir, même pays qui semble pour l’instant le seul capable d’assumer une telle entreprise: la course aux étoiles rejoue un peu la conquête du Far West au XIXe siècle. Pour rendre les prairies moins isolées, le chemin de fer quadrilla alors l’Ouest de rails métalliques et de traverses en quelques années. On calcule que le train américain coûta au total 50 milliards de nos francs actuels. Une somme colossale alors hors de portée des tout jeunes Etats-Unis que la guerre de Sécession a déjà mis sur la paille. Un gouffre comblé en grande partie par des compagnies privées au nom du retour sur investissement et du progrès.

Un siècle et demi plus tard, le topo n’a pas changé. Les Etats n’arrivent plus à assumer seuls la facture de l’exploration spatiale. Les caisses de la NASA sont vides, c’est donc SpaceX, d’Elon Musk, qui se charge pour elle de mettre sur orbite sa ceinture satellite, voire, bientôt, de transporter ses spationautes jusqu’à l’ISS. Quant aux nouvelles économies émergentes, elles se lancent dans le vide, mais en entrant dans l’eau par la pointe du pied. Salué comme un exploit, surtout politique, l’alunissage du module chinois Lapin de jade rappelle quand même que plus aucun être humain n’a foulé la poussière lunaire depuis quarante ans. Et que l’élan du grand bond pour l’humanité de Neil Armstrong s’est méchamment essoufflé. Le 11 octobre 2010, Barack Obama lui donnait un coup de frein définitif. Le président américain annulait purement et simplement le programme Constellation, initié par George W. Bush et censé organiser des séjours de longue durée sur notre satellite naturel en vue d’un aller-retour sur Mars.

1862

1892

1903

1909

1930

1944

1947

2003

2005

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Les gouvernements lâchant peu à peu l’affaire spatiale, c’est donc aux privés de se retrousser les manches. Mais pas de grande aventure humaine sans un grand financier. Pas de Ford T sans John Gray. Pas d’avion Sikorsky sans Sergueï Rachmaninov. Pas de Virgin Galactic sans Richard Branson. Partir à la conquête commerciale de l’espace nécessite passablement d’investissements. Chez Jules Verne, Phileas Fogg mise la moitié de sa conséquente fortune qu’il bouclera le tour du monde en 80 jours. Pari gagné. Mais, pour un vainqueur, combien d’autres se sont retrouvés ruinés?

Est-ce que la conquête commerciale de l’espace est une aventure de riches? Alors oui. Comme c’est aussi, pour l’instant, une aventure réservée aux touristes très bien nantis. La future généralisation du bond dans la stratosphère rendra sans doute le trip orbital accessible au plus grand nombre. Mais ne rêvez pas trop vite, le ticket pour les étoiles à 100 balles n’est pas pour tout de suite. Car repousser les frontières de la communication et des transports ne se réalise pas sans de solides appuis. On peut avoir créé le meilleur véhicule du monde, son développement, son industrialisation et sa mise en service nécessitent des moyens conséquents et des épaules suffisamment larges pour supporter la prise de risque.

Il faut en cela se rappeler la leçon de Preston Tucker dont la voiture révolutionnaire engloutit l’intégralité de ses coquettes économies. Bon visionnaire – la Tucker 48 sera la première voiture équipée de ceinture de sécurité en série – mais mauvais gestionnaire – il restera persuadé toute sa vie d’avoir été torpillé par l’industrie automobile – il fabriquera 50 exemplaires de son véhicule avant de déposer le bilan.

Et si les nouveaux conquérants de l’espace commercial ont, eux aussi, les moyens de leurs ambitions, ils savent parfois faire la part du rêve. Même Howard Hughes dont le compte en banque sans limites assouvissait tous les désirs stoppa net la construction à grande échelle de son Hercule: le plus grand hydravion du monde était aussi le moins pilotable.

C’est qu’envoyer un touriste dans l’espace, c’est un peu plus compliqué que de lui faire faire Genève-Tokyo en vol direct. Alors combien ça coûte exactement d’envoyer un homme dans le néant? Difficile à dire. Tout dépend du temps passé là-haut et avec qui. On ne peut se baser que sur les tarifs pratiqués par les agences gouvernementales pour se faire une idée. Fondateur du Cirque du Soleil et dernier touriste de l’espace officiel, Guy Laliberté a posé 35 millions de dollars pour embarquer en 2009 à bord d’une mission Soyouz de douze jours. C’est 5 millions de plus que la somme payée une année auparavant, et pour le même temps de séjour, par le développeur de jeux vidéo Richard Garriott. Eh oui!, le voyage dans l’espace aussi souffre de l’inflation.

Un espace sans frontières?
Dans quel espace international SpaceShipTwo va-t-il voler? En clair, à partir de quelle hauteur un véhicule échappe-t-il aux frontières territoriales? Si en aviation chaque pays définit strictement son espace aérien, en matière de voyage spatial les limites restent floues. C’est le seuil entre atmosphère et extra-atmosphère qui pose problème. Scientifiquement parlant, l’espace commence avec le franchissement de la «Ligne de Kármán», zone frontière située à 100-120 kilomètres au-dessus de la Terre. Sauf que personne n’est d’accord. Autant les Etats reconnaissent que l’espace appartient à tout le monde – et qu’il n’est donc pas un objet marchandable – autant ils butent sur la reconnaissance d’une altitude qui en ferait un universel no man’s land..

Il est également impossible de savoir exactement combien chacun des tycoons qui visent la Voie lactée a déjà dépensé dans ces opérations. On parle de 25 millions de dollars pour Richard Branson qui s’est ainsi offert le partenariat exclusif de Mojave Aerospace Ventures, propriétaire du vaisseau SpaceShipOne, dans laquelle Paul Allen, ex-PDG de Microsoft, a lui-même mis 20 millions de dollars. Une somme à laquelle il faut ajouter les 100 millions de dollars investis dans la recherche et le développement de SpaceShipTwo. L’utilisation du Spaceport America, qui a coûté 225 millions de dollars aux contribuables américains, ayant été gracieusement offerte à Branson par l’Etat du Nouveau-Mexique. Sans oublier que, techniquement, la maintenance d'un véhicule spatial réutilisable représente un gouffre. C'est le principe même de «réutilisation» qui est sujet à discussion. Car les moteurs d'un lanceur qui passent brutalement de -250 degrés, température de l'oxygène liquide, à 3000 degrés, s'essoufflent vite. Leur durée de vie limitée oblige donc à les remplacer intégralement après quelques dizaines de vols.

Reste à savoir si le secteur spatial est profitable? Personne ne sait non plus si l’affaire sera promise à un total succès au-delà du cirque médiatique qu’elle engendre. Richard Branson vend 200 000 dollars son trip de quelques heures au-dessus de l’atmosphère. 700 places auraient déjà trouvé preneur, soit l’équivalent de 140 millions de dollars, plus quelques bitcoins, qui sont déjà rentrés dans ses caisses. Le prix comprend les trois jours d’entraînement au Spaceport America, le voyage proprement dit et un petit plus pour faire partie de la jet-set du jet-space. 200 000 dollars? C’est presque cadeau.

Objectif mars

L’homme est au tout début de sa reconquête spatiale, mais il voit déjà plus loin. Toujours accroché à l’orbite gravitationnelle de sa planète dont il éprouve toutes les peines à s’arracher, c’est vers une autre planète que se porte son regard. Et plus particulièrement vers Mars, qui suscite tous les fantasmes depuis la découverte de son réseau de «canaux» en 1858 par l’astronome et prêtre jésuite italien Angelo Secchi.
Mars donc, nouvelle Terra incognita que le Terrien chercherait à fouler à 55 millions de kilomètres de chez lui. Et pour quoi faire? Bonne question. Pour repousser les limites de l’aventure humaine? Par enjeux politiques, pour être le premier pays à envoyer un homme sur le plus légendaire des astres du système solaire? Pour coloniser une planète qui ressemble à la Terre, le jour où l'humanité aura épuisé toutes les ressources de cette dernière? Sans doute un peu de tout cela à la fois.

Sauf que le départ pour Mars n’est pas pour demain. Il était pourtant bien parti. Neil Armstrong à peine revenu de son exploit lunaire, le président Richard Nixon, emporté par son élan, annonçait la prochaine étape de l’OPA américaine sur l’espace profond. Promis, juré, après la Lune l’homme planterait une bannière étoilée sur la planète rouge.

Et puis le temps a passé. Surtout, la conquête s’est révélée plus chère et compliquée que prévue. Techniquement déjà, envoyer une équipe d’astronautes révèle d’une vraie difficulté: il faut atterrir sans pouvoir compter sur l’atmosphère martienne pour contribuer au freinage de la capsule et prévoir bien sûr d’en repartir en tenant compte que la force de gravitation martienne est deux fois supérieure à celle de la Lune.
Il faut ensuite vivre dans un environnement totalement inadapté à l’homme. On a longtemps cru que notre planète sœur abritait des intelligences supérieures vivant dans un Eden magique. Et puis les premières sondes nous ont renvoyé les images d’un paysage aride et accidenté, battu par une température glaciale qui oscille entre -11 et -71 degrés où l’eau jadis avait peut-être bien coulé, mais sans forcément abriter la vie.
L’équipement, les vivres, les astronautes, le module: en tout, cela représente une bonne centaine de tonnes de matériel à poser là-haut alors que l’état des technologies actuelles voit comme une prouesse de faire arriver sans encombre un robot de 900 kilos. Sans parler de la sécurité. Impossible d’envoyer de toute urgence une équipe de réparation pour remplacer une pièce défectueuse. Sur Mars, il faut oublier la Terre.

«Même les hommes verts au long nez et aux grandes oreilles, les Martiens, ont droits au baptême»
Le pape François,
12 mai 2014

Il y a le trajet ensuite. Six mois pour l’aller, six mois pour le retour. Un confinement obligé pour les astronautes qui doivent absolument éviter de flancher pour éviter que la cohabitation ne tourne au drame. Au défi psychologique s’ajoute celui de la subsistance à bord du vaisseau. Pour éviter d’embarquer un fret lourd et encombrant, l’idée a toujours été de trouver des moyens d’autoalimenter le personnel à bord, les plantes servant à la fois de nourriture et de système naturel d’épuration de l’air. Sauf que les expériences d’enfermement volontaire, comme «Biosphère 2», ont surtout démontré l’inefficacité des végétaux et révélé le problème de micro-organismes produisant du dioxyde de carbone dans de dangereuses proportions.

Les experts pourtant l’assurent: techniquement, envoyer un équipage sur Mars pourrait être à notre portée… dans plusieurs années. Il manque juste les moyens de financer cet objectif et l’envie politique de le réaliser. Car un périple aussi ambitieux ne saurait être supporté, économiquement parlant, par une seule nation. Le voyage sur Mars doit forcément fédérer les bonnes volontés internationales. Ce qui, à l’heure actuelle, est loin de figurer dans les priorités mondiales. D’autant que les Etats-Unis, locomotive désignée de ce genre de projet, en annulant le programme «Constellation de conquête spatiale» lancé par George W. Bush, ont clairement rangé Mars dans un tiroir du Congrès.

Reste les initiatives privées. Celle de Richard Garriott et de Dennis Tito – tous les deux figurants parmi les premiers touristes de l’espace – qui s’imaginent déjà faire voler un couple autour de Mars, mais sans s’y poser. Leur colossale fortune réunie pourrait financer cette aventure baptisée «Inspiration Mars».
Quoique. Space Adventures tente de boucler le budget de son tour de Lune depuis quelques années. Il faudrait deux passagers pour conclure l’affaire. Aux dernières nouvelles, il y en aurait un. Reste à trouver le deuxième capable de payer 150 millions de dollars le trip en orbite. Alors Mars, on n’ose à peine imaginer le montant de la facture.
En 2012 pourtant, Elon Musk, le nabab des technologies du futur, évoquait l’ambition de sa société SpaceX de propulser d’ici à dix ans une colonie martienne à partir d’une fusée géante remplie d’un mélange d’oxygène liquide et de méthane. Prix de la place? 500 000 dollars. La clé de cette radicale ristourne? Réduire de moitié le voyage aller-retour, qui prend actuellement au moins un an. Ce qui serait possible si le lancement avait lieu au moment où les deux planètes se retrouvent en conjonction parfaite, c’est-à-dire tous les deux ans.

Plus abstrait, voire carrément utopique, le projet «Mars One» prévoit d’envoyer dès 2023 des légions de volontaires sur la planète rouge. Bas Lansdorp, l’ingénieur hollandais à l’origine de cette aventure, a déjà reçu 80 000 offres de Terriens prêts à partir sans pouvoir revenir (Mars One n’organise qu’un aller simple), payées entre 5 et 78 dollars la candidature. De quoi imaginer assez vite que la motivation de l'entrepreneur n’est peut-être pas uniquement spatiale.

La Mars Society, elle, reste encore les pieds bien ancrés sur Terre. En attendant le grand départ, les membres de l’association s’entraînent. Dans des régions similaires à la surface martienne – l’île de Devon, le désert de l’Utah – de petits habitacles sont implantés où entre 4 et 6 personnes expérimentent pendant quinze jours la vie sur une autre planète. La ruée sur Mars rendrait-elle un peu fou?

Auteur
Emmanuel Grandjean

Direction artistique
Pierre Broquet

Graphisme
Charlène Martin

Responsable iconographie
David Huc

édition
Inès Girod

Intégration/
développement

Geoffrey Raposo

Montages vidéo
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Sous la direction de Stéphane Benoit-Godet

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